Laisser mourir l’ancienne version de soi
Le deuil intérieur dont on ne parle presque jamais.
On parle facilement de deuil lorsqu’il concerne ce que l’on perd à l’extérieur de soi: une personne, un lieu, une relation, une situation de vie.
Ces pertes sont identifiables, elles ont une forme. On apprend à les reconnaître, à les nommer, parfois même à les ritualiser. Elles sont visibles, légitimes, compréhensibles aux yeux des autres.
Mais il existe un autre type de deuil, beaucoup plus silencieux, plus diffus, et pourtant profondément structurant: c’est le deuil de la personne que nous avons été.
Ce deuil-là ne s’annonce pas clairement, il ne fait pas de bruit, il ne s’impose pas comme un événement précis; il s’installe doucement, souvent sans mots, et transforme la perception que l’on a de soi-même.
Peut-être traverses-tu cette période étrange où rien ne s’effondre réellement, mais où plus rien ne fonctionne comme avant?
Tu continues d’avancer, de vivre, de faire ce qu’il faut faire, mais quelque chose ne répond plus de la même manière. Tu ne te reconnais plus totalement dans tes anciens repères.
Ce qui te portait auparavant ne te porte plus. Ce qui faisait sens devient étroit, presque inconfortable. Et ce qui arrive n’est pas encore suffisamment clair pour être nommé.
Alors les questions apparaissent:
Pourquoi l’élan semble-t-il suspendu ?
Pourquoi avancer demande-t-il autant d’effort ?
Pourquoi ce qui était fluide semble aujourd’hui bloqué ?
Bien souvent, il ne s’agit pas d’un manque de clarté ni d’un défaut de volonté, il s’agit d’un processus de deuil en cours.
Changer, ce n’est pas seulement devenir, c’est aussi laisser partir.
La transformation, la croissance personnelle, l’idée d’une nouvelle version de soi occupent aujourd’hui beaucoup de place dans notre société. On évoque ce que l’on va construire, ce que l’on va incarner, la direction que l’on souhaite prendre, moi la première, mais bien plus rarement ce que cela implique réellement.
Changer ne consiste pas seulement à ajouter de nouvelles couches. Changer implique aussi de retirer.
Retirer des façons d’être qui ont été nécessaires à un moment donné, des identités construites pour survivre, s’adapter, tenir, répondre à des contraintes précises, des mécanismes qui ont protégé, soutenu, parfois même sauvé, mais qui ne sont plus alignés avec la personne que l’on devient.
Et comme toute perte significative, ce processus demande du temps, il demande de la reconnaissance, il demande une forme de respect.
On ne quitte pas une ancienne version de soi comme on change de vêtement; on la quitte après l’avoir habitée longtemps, parfois pendant des années, parfois depuis l’enfance.
L’entre-deux, cet espace que l’on juge trop vite.
Il existe une phase rarement valorisée, souvent mal comprise: celle où l’on n’est plus tout à fait la personne que l’on était, sans être encore celle que l’on devient.
C’est un espace flou, instable, parfois déroutant.
Un espace où les anciens repères ne fonctionnent plus, et où les nouveaux ne sont pas encore installés.
C’est souvent là que naissent la frustration et le sentiment de stagnation, l’impression d’être en retard sur sa propre vie, la sensation de ne plus avancer, alors même que quelque chose est en train de se faire en profondeur.
Pourtant, cet entre-deux n’est pas un dysfonctionnement, ni une erreur de parcours, mais un sas d’intégration.
Le vivant ne saute pas les étapes, il transforme lentement, par couches successives, en laissant le temps aux structures internes de se réorganiser.
Pourquoi on résiste sans forcément le savoir.
Il arrive que l’on confonde lâcher prise et abandon. Avancer et trahir. Évoluer et renier.
Quitter une ancienne version de soi peut réveiller une loyauté invisible, rarement consciente. Une loyauté envers la personne que l’on a été lorsque l’on n’avait pas d’autre choix que de fonctionner ainsi.
Alors le corps résiste, non pas par peur du futur, mais par attachement au passé, par respect, souvent inconscient, pour ce qui a permis de tenir jusqu’ici.
Tant que ce processus n’est pas reconnu comme un deuil, on lutte contre soi-même. On force là où il faudrait écouter. On exige là où il faudrait laisser se déposer.
Nommer le deuil pour retrouver le mouvement.
Reconnaître qu’il s’agit d’un deuil change profondément la manière de traverser cette période.
Cela permet d’arrêter de se juger pour son ralentissement, de comprendre que l’absence d’élan n’est pas un échec, d’accepter que certaines transformations ne se font pas par la volonté, mais par la maturation, et que cela peut prendre du temps, beaucoup de temps !
Faire le deuil de qui l’on était ne signifie pas effacer son histoire, cela consiste à la reconnaître, à la remercier, puis à lui permettre de se transformer.
La “nouvelle version” n’arrive pas sous pression.
La personne que l’on devient ne naît pas dans la contrainte, elle n’émerge pas dans l’urgence ni dans la performance.
Elle prend forme dans un espace suffisamment sûr pour exister, lorsque le corps comprend qu’il peut relâcher, lorsque l’urgence disparaît, lorsque l’on cesse de forcer une identité avant qu’elle ne soit prête.
Ce n’est pas une décision brutale, c’est un réajustement lent et profond, souvent silencieux, presque imperceptible au début.
Alors si tu traverses cette période, sache ceci:
Tu ne fais pas du sur-place, tu intègres.
Tu ne perds pas ton temps, tu traverses un passage invisible mais essentiel.
Tu n’as pas besoin d’aller plus vite, tu as besoin de reconnaître ce qui est en train de se terminer.
Honore la personne que tu as été, laisse-la partir sans violence, et fais confiance à ce qui se réorganise lentement en toi.
Parfois, ce n’est qu’en acceptant de laisser mourir l’ancien que le vivant peut enfin recommencer à circuler.